Les Fleurs en Parfumerie

Parmi les matières premières végétales, les fleurs sont les parties de plantes les plus utilisées. Pourtant, si l’association entre fleur et parfum semble aujourd’hui évidente, l’exploitation du domaine floral en parfumerie ne s’est pas faite du jour au lendemain. Ainsi, selon les espèces, se seront les pétales de la fleur entière, les boutons ou les bourgeons qui serviront à produire l’huile essentielle .

La rose, le jasmin, la tubéreuse, le narcisse, le mimosa, la cassie, la fleur d’oranger, la lavande et l’ylang-ylang comptent parmi les matières florales les plus utilisées en parfumerie. A ce titre, elles seront développées ci-dessous. Impossible cependant de ne pas évoquer l’olivier odorant (Osmanthus fragrans, Oléacées) dont les fleurs dégagent un parfum à la fois floral, fruité et cuiré, le cassis (Ribes nigrum, Grossulariacées), dont les bourgeons permettent d’obtenir une absolue à l’odeur fruitée voire menthée ou encore le girofle (Eugenia caryophyllata, Myrtacées) dont les boutons floraux (appelés clous), une fois distillés, donne une huile essentielle aux notes épicées et florales. La nature offrant une incroyable richesse de matières premières florales, difficile alors de faire une énumération complète de toutes celles

utilisées en parfumerie. En outre, l’exploitation de certaines fleurs tend à disparaitre avec l’apparition de la synthèse. Elles sont en effet remplacées par des accords qui reconstituent leur composition olfactive.

♥La rose

De toutes les fleurs, la rose est certainement la plus célèbre. Appréciée pour sa beauté et sa fragrance, elle entre depuis l’Antiquité dans la composition des parfums et la fabrication des produits cosmétiques en effet, son odeur à la fois sucrée, délicate et opulente amène une naturalité aux parfums, rendant ainsi l’utilisation de la rose incontournable, notamment en parfumerie féminine où elle est retrouvée comme note de cœur dans les parfums dits floraux tels que le N°5 de Chanel (1921), Joy de Jean Patou (1929), L’Air du Temps de Nina Ricci (1948), Paris d’Yves Saint Laurent (1983), Trésor de Lancôme (1990), Flower by Kenzo de Kenzo (2001) ou encore 1 Million de Paco Rabanne (2008) (http://www.osmoz.fr/). En outre, la rose peut également suffire à elle-même et permettre la création de soliflores féminins et puissants (où elle constitue l’essentiel du parfum) à l’image de Rose Absolue d’Annick Goutal (1984).

La rose est le nom de la fleur du rosier, plante appartenant à la famille des Rosacées. La parfumerie utilise deux variétés botaniques parmi les centaines d’espèces de roses connues : la Rosa centifolia L. (« rose aux cents pétales »), autrement appelée rose de mai ou rose de Provence (Figure 32), qui se trouve à Grasse ou au Maroc, et la Rosa damascena, ou rose de Damas (Figure 33), cultivée en Bulgarie et en Turquie. Ces deux variétés diffèrent par leur parfum respectif : la rose de mai possède une odeur plus chaude et sucrée que celle de la rose de Damas qui a une odeur plus fraîche.

Photographies de fleurs de rose de mai (Rosa centifolia)

Photographies de fleurs de rose de Damas (Rosa damascena)

La cueillette de la rose, de mai à juin, est par ailleurs particulièrement délicate. En effet, afin de préserver son parfum des effets de la chaleur qui le rendent moins suave, la rose est cueillie fleur à fleur, à l’aube, au moment où elle s’épanouit .

Chaque année, une centaine de tonnes de pétales de rose de mai sont produites contre environ 11 000 tonnes pour la rose de Damas. Sachant que 4 à 5 tonnes de fleurs sont nécessaires pour fabriquer un kilogramme d’huile essentielle, la rose centifolia, compte-tenu de sa rareté, est alors utilisée pour obtenir la concrète et l’absolue de rose réservées aux parfums les plus prestigieux. Les pétales sont par conséquent traités différemment selon la variété :

– Par distillation à la vapeur d’eau pour la Rosa damascena afin d’obtenir l’huile essentielle de rose.

– Par extraction aux solvants volatils pour la Rosa centifolia afin d’obtenir la concrète et l’absolue de rose.

Tableau comparatif du prix au kilogramme des produits d’extraction et de la quantité de roses nécessaires à leur obtention. Etabli à partir de Bauer (2013).

Prix Quantité de matières premières
1 kg d’huile essentielle de rose =

1 kg d’absolue de rose =

6 500 € 4 à 5 tonnes de fleurs
10 000 € 700 à 800 kg de fleurs

L’huile essentielle de rose possède pas moins de 300 constituants moléculaires, parmi lesquels certains, bien qu’à l’état de traces, ont une incidence déterminante sur sa fragrance tels que la β-damascénone, le citronellol, le linalol, le géraniol, l’eugénol, le nérol ou la β-ionone. Cette complexité chimique rend l’essence de rose inimitable : la synthèse ne parvient en effet pas encore à imiter parfaitement l’huile essentielle de rose en raison de la difficulté à identifier certains de ses constituants .

En dehors de la parfumerie, la rose présente de nombreux autres usages, notamment en cuisine où les pétales servent à parfumer confiseries, bonbons, pâtisseries orientales, confitures et gelées, mais également en médecine compte-tenu de ses vertus thérapeutiques.

♥Le jasmin

Le jasmin est, avec la rose, la fleur la plus employée dans la parfumerie moderne. Au XVIIIe siècle déjà, elle était la fleur fétiche de la reine Marie-Antoinette. Le jasmin était alors décliné en pommades odorantes et en eaux de senteur, avec lesquelles la souveraine signait son sillage .

Parmi les deux cents espèces répertoriées, seules deux variétés de jasmin sont utilisées par les parfumeurs de nos jours : le Jasminum sambac (également appelé jasmin d’Arabie ou jasmin sambac) et plus particulièrement le Jasminum grandiflorum (autrement appelé jasmin d’Espagne ou jasmin de Grasse)

Photographies de fleurs de jasmin sambac (Jasminum sambac)

– Photographies de fleurs de jasmin grandiflorum (Jasminum grandiflorum)

Originaire des Indes, le jasmin grandiflorum a été introduit à Grasse au XVIe siècle par des navigateurs espagnols et a connu la consécration au XIXe et au début du XXe siècle. A son apogée entre 1930 et 1940, l’horticulture grassoise produit chaque année jusqu’à 2 000 tonnes de jasmin (soit dix fois plus qu’au début du siècle). Aujourd’hui, il n’existe plus à Grasse que quelques plantations de moins de dix hectares qui consacrent leurs récoltes en exclusivité aux grandes maisons de parfums comme Dior, Chanel, Patou ou Guerlain. En effet, devant la chute du nombre de producteurs, Jacques Polge, le créateur des parfums Chanel, a incité la maison à signer un partenariat exclusif en 1987 avec la famille d’agriculteurs Mul, en vue d’assurer l’approvisionnement de jasmin et de rose de mai à destination du N° 5. Aujourd’hui encore, un flacon de 30 ml d’extrait de N°5 contient mille fleurs de jasmin et douze fleurs de rose de mai. La maison Dior à quant à elle conclu un accord d’exclusivité avec le Domaine de Manon en 2008, une exploitation familiale qui cultive et récolte le jasmin retrouvé au cœur du parfum J’Adore .

Si le jasmin de Grasse est devenu un produit aussi rare et précieux, c’est que la cueillette de ces fleurs délicates est très exigeante. Possible uniquement entre les mois d’août et d’octobre, elle ne s’opère qu’à l’aube, avant que les rayons du soleil ne viennent brûler les pétales blancs du jasmin et que la chaleur n’en ternisse le parfum .

Autrefois, les fleurs de jasmin étaient traditionnellement traitées par enfleurage à froid en raison de leur fragilité et de la très faible quantité d’essence contenue dans chacune d’elles. Aujourd’hui, l’absolue de jasmin est essentiellement obtenue par extraction aux solvants volatils. Il faut savoir que pour obtenir un kilogramme d’absolue de jasmin de Grasse, 700 à 800 kg de fleurs de jasmin sont nécessaires, à raison de 40 000 euros le kilo de jasmin (dont 90% pour la main-d’œuvre), ce qui représente 7 millions de fleurs cueillies une par une et environ 1 700 heures de ramassage manuel . Le coût de la main-d’œuvre d’un tel travail rend de ce fait l’absolue française hors de prix comparativement à celle produite en Egypte, au Maroc, en Algérie et en Inde (dont la floraison s’étend de juin à novembre), où le jasmin grandiflorum y est aujourd’hui en grande partie cultivé du fait d’un coût de production 20 à 30% moins cher. En effet, le prix d’un kilo d’absolue de jasmin de Grasse s’élève à 70 000 euros, soit vingt-cinq fois plus cher que son alter ego algérien. Le coût de production de l’absolue étant très élevé, le jasmin naturel est par conséquent une matière première réservée aux parfums de luxe. La plupart des parfums utilisent donc désormais l’arôme de jasmin produit par synthèse.

Associé à la rose, le jasmin grandiflorum forme le cœur de nombreux parfums de prestige comme le N°5 de Chanel (1921), Shalimar de Guerlain (1925), Arpège de Lanvin (1927), Joy de Jean Patou (1929), L’Air du Temps de Nina Ricci (1948), First de Van Cleef & Arpels (1976), Fleur de fleurs de Nina Ricci (1982) ou encore J’Adore L’Or de Dior (2010)

Le jasmin sambac est quant à lui principalement cultivé en Inde. Contrairement au jasmin grandiflorum dont les fleurs sont dotées de 5 pétales, celles du jasmin sambac en possèdent 6 à 9 . L’absolue de jasmin sambac est retrouvé dans des parfums plus récents tels qu’Hypnotic Poison de Christian Dior (1998), Alien de Thierry Mugler (2005) ou Flowerbomb de Viktor & Rolf (2005)

Diamant olfactif unique, le jasmin offre un éventail de facettes d’une amplitude étonnante avec des notes à la fois douces, fleuries, chaudes, animales, épicées et fruitées. La puissance de son parfum, égal de la rose en termes de volupté et d’opulence, contraste ainsi de manière saisissante avec la fragilité de sa fleur .

Grâce à de nombreuses études, les chimistes ont pu extraire les principaux constituants qui jouent un rôle majeur dans la senteur du jasmin naturel à savoir la cis-jasmone et le cis– jasmonate de méthyle. D’autres composés participent également à sa fragrance, notamment l’acétate de benzyle, l’indole, le benzoate de benzyle, l’anthranilate de méthyle ou encore le linalol . Le parfum de la fleur de jasmin reste donc, aujourd’hui encore, sans équivalent dans le monde.

♥La tubéreuse

Originaire du Mexique, la tubéreuse (Polianthes tuberosa, Agavacées) a été introduite à Grasse au XVIIe siècle pour y être cultivée et utilisée en parfumerie. La cour du Roi-Soleil l’affectionnait particulièrement : les belles ornaient leur corsage de cette fleur au parfum enivrant qui embaumait Versailles. A cette époque, la tubéreuse passait également pour incommoder les femmes enceintes. Ainsi, d’après certaines anecdotes historiques, Madame de La Vallière, maîtresse de Louis XIV, faisait régulièrement placer des bouquets de tubéreuse dans sa chambre afin de prouver à la reine qu’elle n’était pas enceinte

Photographies de fleurs de tubéreuse (Polianthes tuberosa)

Aujourd’hui, la tubéreuse est essentiellement cultivée à Mysore, au sud de l’Inde, où les plantations s’étendent sur des dizaines d’hectares. C’est une hampe florale de plus d’un mètre de hauteur, terminée par une grappe de fleurs blanches très parfumées.

Cependant, la tubéreuse ne fleurit qu’une seule année : les bourgeons floraux légèrement rosés avant éclosion sont cueillis tous les matins, du mois de mai au mois de décembre, puis étalés sur le sol jusqu’à ce que les fleurs s’ouvrent. Comme pour la rose centifolia et le jasmin, ces fleurs ne peuvent être distillées à la vapeur d’eau en raison d’un faible rendement en huile essentielle (une tonne de fleurs donne environ 50 g d’essence). Elles sont par conséquent traitées par extraction aux solvants volatils afin d’obtenir une concrète puis une absolue, utilisée surtout dans les parfums de prestige à caractère floral et oriental.

Olfactivement, la tubéreuse est puissante, unique, riche et complexe : elle développe une note florale, miellée, chaude avec des accents balsamiques, jasminés, terreux, fruités et orangés. Mystérieuse et entêtante, la tubéreuse figure ainsi parmi les plantes les plus odorantes du monde végétal. Elle entre notamment dans la composition de nombreux parfums féminins tels que Fracas de Robert Piguet (1948), Poison de Dior (1985), Amarige de Givenchy (1991), Fragile de Jean Paul Gaultier (1999), Mahora de Guerlain (2000), New Look 1947 de Dior (2010), Valentina de Valentino (2011) ou The One Desire de Dolce & Gabbana (2013) pour ne citer qu’eux. Elle est également utilisée dans des soliflores où elle constitue la note clef du parfum comme par exemple dans Tubéreuse d’Annick Goutal (1984), Tubéreuse Criminelle de Serge Lutens (1999), Nuit de Tubéreuse de L’Artisan Parfumeur (2010) ou encore Infusion de Tubéreuse de Prada (2010) . Symbole de sensualité, la tubéreuse est donc caractéristique des parfums à sillage et leur apporte une grande personnalité.

♥Le narcisse

Le narcisse est une plante herbacée vivace, à bulbe, de la famille des Amaryllidacées. Dans la mythologie grecque, Narcisse, fier de sa beauté, fut condamné par les dieux à tomber amoureux de son reflet dans l’eau du bassin où il était venu s’abreuver. Habité par une passion impossible à assouvir, il finit par mourir de chagrin et fut changé, à sa mort, en une fleur qui hérita de son nom : le narcisse. Cette histoire a donné le terme « narcissique », qui désigne une personne qui s’aime à outrance .

Le narcisse est une fleur de montagne qui se trouve à l’état naturel dans les prairies du Jura, dans les Alpes et le Massif Central. En France, une douzaine d’espèces de narcisses sont recensées, dont la jonquille (Narcissus jonquilla). Si cette dernière est parfois utilisée en parfumerie, c’est néanmoins le narcisse des poètes (Narcissus poeticus) qui est très recherché par les parfumeurs afin de produire l’absolue de narcisse, employée surtout dans la création de parfums de prestige à caractère floral et chypré.

Photographie de fleurs de jonquille (Narcissus jonquilla)

De nos jours, le narcisse des poètes est principalement cultivé en France (plus précisément en Auvergne) mais également au Maroc et en Egypte. Sa floraison, au mois de mai, est tardive comparativement aux autres espèces. Il est reconnaissable par sa fleur solitaire blanche à couronne centrale jaune safran ourlée de rouge.

Photographie d’une fleur de narcisse des poètes (Narcissus poeticus)

Une fois ramassées à l’aide de grands peignes les fleurs sont rapidement traités par extraction aux solvants volatils car elles s’oxydent très vite. L’absolue de narcisse figure ainsi parmi les plus nobles utilisés par les créateurs de parfum. Son parfum rappelle beaucoup celui de la fleur elle-même dont l’odeur évoque le foin coupé mais il renferme une note plus verte due également au traitement de la tige. Néanmoins, l’identité olfactive du Narcissus poeticus étant particulière et assez marquée, elle est de ce fait rarement mise en avant dans les compositions. L’absolue de narcisse est par conséquent retrouvée en note de cœur dans certains parfums tels que Miss Dior Original de Dior (1947), Ysatis de Givenchy (1984), Coco Noir de Chanel (2012) ou Eau de Narcisse Bleu d’Hermès (2013)

Peigne permettant de récolter les têtes de fleurs des Narcissus poeticus

♥Le mimosa

Originaire d’Australie, le mimosa est un arbrisseau de la sous-famille des Mimosacées retrouvée dans la famille des Fabacées. Il fut découvert au XVIIIe siècle par l’explorateur James Cook et introduit en France sur la Côte d’Azur au début du XIXe siècle. De nos jours, il est essentiellement cultivé dans le sud de la France (dans les Alpes-Maritimes et le Var), en Inde, en Egypte et au Maroc. Il existe une certaine confusion entre les mimosas et les arbustes communément appelés acacias. En effet, ces derniers appartiennent au genre des robiniers alors que les mimosas sont du genre acacia.

En parfumerie, le mimosa le plus utilisé est l’Acacia decurrens var. dealbata, également appelé mimosa d’hiver. Ses fleurs forment de petites boules jaunes duveteuses très odorantes réunies en grappe Elles sont récoltées de mi-janvier à fin mars et directement traitées par extraction aux solvants volatils après la cueillette. Le mimosa n’a en effet pas de pétales, mais des étamines qui le rendent très fragile.

Fleurs de mimosa (Acacia decurrens var. dealbata)

Les fleurs du mimosa exhalent un parfum poudré et doux aux accents miellés et amandés. Rarement utilisée en parfumerie, l’absolue obtenue après leur extraction forme néanmoins un très bel accord avec la rose, la tubéreuse, le jasmin, la violette ou l’œillet dans les floraux féminins tels que Paris d’Yves Saint Laurent (1983), Amarige de Givenchy (1991), Poème de Lancôme (1995), Champs Elysées de Guerlain (1996), Grand Amour d’Annick Goutal (1996) ou Summer by Kenzo de Kenzo. Il existe également quelques soliflores dont le plus célèbre est sans doute Mimosa pour Moi de L’Artisan Parfumeur (1992) . A noter, un kilogramme d’absolue de mimosa d’Inde coûte approximativement 560 euros.

♥La cassie

La cassie est la fleur du cassier (Acacia farnesiana) , petit arbuste épineux originaire d’Inde appartenant à la même famille et sous-famille que les mimosas. Il est aujourd’hui cultivé sur le pourtour méditerranéen, principalement en Egypte et dans les régions semi-tropicales (Afrique du Sud, Australie).

Photographies d’un cassier en fleurs (Acacia farnesiana)

Récoltée de janvier à mars, la cassie est une fleur rare très odorante en forme de pompon jaune, à partir de laquelle est produite une absolue réservée à la parfumerie fine. Son parfum floral poudré développe des notes miellées et vertes plus intenses que celles du mimosa, avec des accents épicés, boisés et une tonalité animale proche de celle de l’ylang- ylang. A ce titre, elle se marie très bien à l’iris, au mimosa et aux notes violettes. Elle entre notamment dans la composition de l’Après l’Ondée de Guerlain (1906), Le Monde est Beau de Kenzo (1997) et Une Fleur de Cassie de Frédéric Malle (2003) qui contient près de 4% d’absolue de cassie

♥La fleur d’oranger

La fleur d’oranger est une fleur blanche ou rose pâle cueillie sur le bigaradier, autrement appelé oranger amer (Citrus aurantium). Originaire de la Chine méridionale, cet arbre de la famille des Rutacées a été introduit en méditerranée à l’époque des Romains. Depuis lors, il est principalement cultivé en Provence et plus largement dans le bassin méditerranéen (Italie, Espagne, Egypte, Tunisie et Maroc).

Dans l’Antiquité, la fleur d’oranger, symbole de la virginité, ornait traditionnellement les couronnes et les robes de mariées. De nos jours, l’une des traditions à Grasse consiste à offrir une guirlande de fleurs d’oranger aux couples qui se marient pendant la floraison, en avril-mai.

Fleurs d’oranger (Citrus aurantium)

Habituellement, les fleurs blanches sont trop fragiles pour supporter la distillation à la vapeur d’eau. La fleur d’oranger est par conséquent la seule qui, une fois cueillie, se prête aux deux modes d’extraction.

– La distillation à la vapeur d’eau des pétales des fleurs de l’oranger amer permet d’obtenir l’huile essentielle de néroli, à l’odeur délicate et suave, dont le nom vient de la princesse Anne de Néroli qui l’utilisait couramment comme parfum au XVIIe siècle. Cette huile essentielle est cependant très onéreuse en raison du faible rendement d’extraction : un kilo d’huile essentielle de néroli nécessite en effet environ une tonne de fleurs et coûte approximativement 4 000 euros. La distillation permet par ailleurs d’obtenir l’eau de fleur d’oranger, ou hydrolat de fleur d’oranger, utilisée en cosmétique, en thérapeutique et en alimentation.

– L’extraction par solvants volatils permet quant à elle d’obtenir l’absolue de fleur d’oranger, à l’odeur plus intense et plus sucrée que l’huile essentielle de néroli. L’absolue sera ainsi principalement utilisée comme note de cœur tel que dans L’Heure Bleue de Guerlain (1912), Classique de Jean Paul Gaultier (1993), Blush de Marc Jacobs (2004) ou encore Armani Code for Her de Giorgio Armani (2006), tandis que l’huile essentielle, plus fraîche et très fusante, sera surtout retrouvée en note de tête comme par exemple dans Coco de Chanel (1984), Poison de Dior (1985), Amarige de Givenchy (1991), Mahora de Guerlain (2001), For Her de Narciso Rodriguez (2004) ou Néroli Portofino de Tom Ford (2007)

La fleur d’oranger permet par conséquent d’accentuer certaines notes fruitées dans les parfums floraux mais est également présente dans les parfums à caractères orientaux.

♥La lavande et le lavandin

Dans l’Antiquité, les Romains employaient la lavande pour parfumer leurs bains ainsi que le linge fraîchement lavé. Depuis, cette plante à fleurs mauves reste, dans l’imaginaire collectif, ancrée à la notion d’hygiène et de propreté, jusqu’à son étymologie – du latin lavare (laver).

La lavande fine ou lavande vraie (Lavandula angustifolia) est principalement cultivée dans le sud de la France, en particulier dans les départements des Alpes de Haute-Provence, de la Drôme et du Vaucluse. C’est un arbrisseau de petite taille, de la famille des Lamiacées, qui pousse entre 600 et 1 500 mètres d’altitude sur les versants ensoleillés des montagnes. Les fleurs sont récoltées entre juillet et août puis distillées pour obtenir une huile essentielle à l’odeur fraîche, délicate, aromatique et florale, majoritairement utilisée en parfumerie fine, dans les applications cosmétiques et l’aromathérapie.

Si elle entre dans la composition de certains grands classiques de la parfumerie tels que Jicky de Guerlain (1889), Mouchoir de Monsieur de Guerlain (1904), Old English Lavender de Yardley (1913), ou encore Pour un Homme de Caron (1934), la lavande vraie a cependant connu une régression de sa production à partir des années 1930 suite à la mise en culture d’une nouvelle espèce de lavande : le lavandin. A titre d’exemple, la production annuelle de lavande fine en France était tombée à moins de 30 tonnes en 1988. De nos jours, celle-ci s’est stabilisée, voire a progressé, avec 55 tonnes produites en 2012.

Ainsi, après être tombée en désuétude, la lavande vraie reconquiert aujourd’hui progressivement ses lettres de noblesse en étant davantage utilisée dans les eaux de toilettes masculines en note de tête pour apporter de la fraîcheur à la composition comme dans Le Male de Jean Paul Gaultier (1995), Hugo de Hugo Boss (1995), A*Men de Thierry Mugler (1996), Dior Homme de Dior (2005) ou Lavender Palm de Tom Ford (2011)

Photographies des fleurs de lavande vraie (Lavandula angustifolia)

Appelé « spigoure » en Provence, le lavandin (Lavandula hybrida) est quant à lui un hybride naturel et stérile qui résulte du croisement entre la lavande vraie et la lavande aspic (Lavandula spica). A la différence de la Lavandula angustifolia, le lavandin pousse à basse altitude et se distingue par ses hautes tiges et ses épis plus pointus très fournis en fleurs. En outre, du fait de l’hybridation, les plants de lavandins sont rigoureusement identiques et forme une « boule » comparés à ceux de la lavande vraie qui ont un aspect plus hétérogène.

Photographies de fleurs de lavandin (Lavandula hybrida)

Principalement récolté dans le bassin méditerranéen (plus particulièrement en France et à moindre mesure en Espagne), le lavandin est aujourd’hui l’espèce la plus cultivée en France, avec 1200 tonnes produites en 2012. Son coût de production est en effet inférieur à celui de la lavande fine et son rendement en huile essentielle est jusqu’à dix fois supérieur à cette dernière. En revanche, l’huile essentielle de lavandin, obtenue par distillation à la vapeur d’eau, présente un parfum moins fin et plus camphré que celle de la lavande vraie. Elle est de ce fait surtout utilisée dans la confection de savons et de lessives, bien qu’elle se retrouve également dans certains parfums tels que dans Antidote de Viktor & Rolf (2006) ou Lavender Palm de Tom Ford (2011)

Les lavandiculteurs doivent cependant faire face à un certain nombre de menaces susceptibles de mettre en péril la production française de lavande et de lavandin:

– Le dépérissement à phytoplasme : depuis plusieurs années, un minuscule insecte, la cicadelle (ou Hyalesthes obsoletus), décime les cultures de lavande et de lavandin en injectant dans la sève le phytoplasme du Stolbur, bactérie responsable de leur dépérissement. Les plants contaminés meurent alors progressivement en s’asséchant comme du foin . La lavande et le lavandin étant des plantes mellifères, l’utilisation de pesticides est interdite afin de préserver les abeilles. Conséquence, les lavandiculteurs observent une perte parfois drastique de leur récolte. Ainsi, entre 2005 et 2009, près de 50% des surfaces cultivées de lavande en France n’ont donné aucune récolte . Pour lutter contre cette menace grandissante, un engagement tripartite a été conclu entre Givaudan, la coopérative France Lavande et le Crieppam, afin d’améliorer la qualité des récoltes, trouver une solution au dépérissement de la lavande et du lavandin et pérenniser cette filière agricole. En pratique, cela consiste à sélectionner des plants sains et à les réserver sous serre avant de les repiquer l’année d’après . En outre, l’utilisation d’argile kaolinite sur les lavandes lors de la floraison permettrait de limiter la contamination par les cicadelles en limitant leur appétit .

– L’émergence d’autres pays producteurs au niveau international : avec 85 tonnes produites en 2012, la Bulgarie s’impose désormais comme premier producteur mondial de lavande, devant la France, suivi de loin par la Chine .

– La réglementation Européenne : dans l’une de ses nouvelles directives, la législation européenne assimile l’huile essentielle de lavande à un produit chimique et exige un étiquetage particulier de celle-ci .

♥L’ylang-ylang

Son nom seul évoque un voyage exotique. Signifiant « la fleur des fleurs » en indonésien, l’ylang-ylang (Cananga odorata) est un arbre tropical originaire des Philippines appartenant à la famille des Anonacées. Cultivées dans l’archipel des Comores et à Madagascar, les fleurs fraîches d’ylang-ylang sont distillées à la vapeur d’eau afin d’extraire une huile essentielle très utilisée en parfumerie . Son odeur à la fois fleurie, suave, exotique, musquée et jasminée est très appréciée des créateurs de parfums, qui l’associent parfois au santal, à la bergamote et à la rose. Elle donne en effet une note élégante et florale à de nombreuses compositions. Coco Chanel a su en tirer parti, rendant la fragrance célèbre grâce à sa composition Bois de Iles en 1926, qui inspira également le parfum Joy de Jean Patou en 1938 . Aujourd’hui, l’ylang-ylang entre dans de nombreux parfums dont Chamade de Guerlain (1969), First de Van Cleef & Arpels (1976), Anaïs Anaïs de Cacharel (1978), Amarige de Givenchy (1991), J’Adore de Dior (1999), L’Instant de Guerlain de Guerlain (2003), Black Orchid de Tom Ford (2006) ou encore Elle L’Aime de Lolita Lempicka (2013)

A l’état sauvage, l’ylang-ylang peut atteindre 25 à 30 mètres de haut. Dans les plantations, ses branches tortueuses sont élaguées et taillées à une hauteur maximale de un mètre quatre-vingts afin de faciliter la cueillette des fleurs . Celles-ci sont composées de six longs pétales disposés en forme d’étoile. Vert tendre pendant toute leur croissance, les fleurs prennent une couleur jaune soutenue à maturité, avec une légère teinte de rouge au cœur.

Photographie d’une fleur d’ylang-ylang (Cananga odorata)

L’ylang-ylang fleurit en abondance toute l’année mais connaît un pic de floraison pendant la saison des pluies, de novembre à mars. Chaque jour, les fleurs arrivées à maturité sont récoltées de l’aube jusqu’à 9 heures du matin, heures auxquelles leur parfum atteint son paroxysme Afin d’éviter qu’elles ne s’oxydent les fleurs sont traitées dans les deux heures qui suivent la cueillette par distillation à la vapeur d’eau selon un procédé de fractionnement qui permet d’extraire des huiles essentielles d’ylang-ylang de différentes qualités : extra, première, seconde et troisième. Seules les deux premières sont utilisées par les parfumeurs en parfumerie fine, les autres étant réservées à la cosmétologie et à la fabrication de savons :

L’huile essentielle d’ylang-ylang extra : fraction de tête obtenue au cours des deux premières heures de la distillation. C’est la fraction la plus odorante et la plus riche en acétate de benzyle.

L’huile essentielle d’ylang-ylang première : fraction obtenue environ 1 heure après l’extra.

Les huiles essentielles seconde et troisième : fractions recueillies après distillation totale de 18 à 24 heures afin d’obtenir l’huile essentielle d’ylang-ylang complète

De nombreux composants chimiques participent à ces fragrances, qu’ils soient en forte ou en faible proportion et parmi lesquels sont retrouvés l’acétate de benzyle, le germacrène D, l’acétate de linalyle, le linalol ou le farnésol . Tout comme la rose, la fleur d’oranger, la lavande et le lavandin, l’huile essentielle d’ylang-ylang est également utilisée en aromathérapie en raison de ses nombreuses propriétés thérapeutiques.

Les feuilles et les herbes aromatiques

Si les fleurs sont les parties de plantes les plus utilisées en parfumerie, les feuilles et les herbes aromatiques sont également mis à contribution. Les feuilles tout d’abord, avec le patchouli et la violette, tous deux détaillés ci- dessous, sans oublier le cyprès (Cupressus sempervirens, Cupressacées), le laurier (Laurus nobilis, Lauracées), l’eucalyptus (Eucalyptus globulus, Myrtacées) ou encore l’oranger amer (Citrus aurantium), dont les feuilles sont distillées pour donnent l’huile essentielle de petitgrain.

Les herbes aromatiques ensuite, qui ne sont désormais plus exclusivement réservées à l’art culinaire mais trouvent également leur place dans celui de la parfumerie. Principalement cultivées sur le pourtour méditerranéen (France, Espagne, Egypte, Tunisie, Maroc), ce sont par exemple le thym, le romarin, le basilic ou la menthe mais également la citronnelle, l’estragon, le persil, l’origan, l’armoise, la marjolaine, la sauge sclarée, la sauge officinale etc.

♥Le patchouli

Originaire d’Indonésie où il est toujours abondamment cultivé, le patchouli (Pogostemon cablin ou patchouli) est une plante herbacée de la famille des Lamiacées qui fut introduit en Europe au XIXe siècle. A cette époque, la mode était aux châles en cachemire importés d’Inde. Afin de les protéger des mites pendant le voyage, ils étaient enveloppés dans des feuilles de patchouli. Une fois déballés dans les élégants magasins des grands boulevards parisiens, il fut constaté que certains châles avaient plus de succès que d’autres et attiraient de manière irrésistible les femmes. Le patchouli étant une odeur addictive, il fut alors rapidement adopté par les demi-mondaines. Depuis lors, le patchouli est associé à l’amour et à la séduction . Du tamoul patch qui signifie vert et ilai feuille, la feuille de patchouli est une feuille duveteuse de couleur verte ou acajou qui, une fois coupée, fane très vite. Parfum emblématique du « Flower Power » des hippies dans les années 70, l’huile essentielle de patchouli est obtenue par distillation à la vapeur d’eau des feuilles séchées du Pogostemon cablin .

Photographies de feuilles de patchouli fraîches (à gauche) et séchées (à droite) (Pogostemon cablin)

De plus en plus prisée par les parfumeurs en raison de son faible coût (1 kg d’huile essentielle équivaut à 150 euros l’huile essentielle de patchouli présente une odeur très particulière, à la fois camphrée, boisée et terreuse avec un accent humide, moisi, poussiéreux . Elle intervient ainsi comme note de fond dans la composition de nombreux parfums à caractère chypré, boisé ou oriental tels que Patchouli de Réminiscence (1970), Aromatics Elixir de Clinique (1971), Angel de Thierry Mugler (1992), Coco Mademoiselle de Chanel (2001) ou encore Kokorico de Jean Paul Gaultier (2011) Outre un usage en parfumerie, l’huile essentielle de patchouli est également utilisée en aromathérapie, en dermo-cosmétique et en savonnerie .

♥La violette

Connue depuis l’Antiquité, la violette odorante (Viola odorata, Violacées) était déjà très appréciée pour sa fleur, son odeur délicate et ses vertus médicinales. Elle fut par ailleurs la fleur préférée de Napoléon Bonaparte. En effet, lors de leur première rencontre en 1795, Joséphine de Beauharnais portait un bouquet de violettes à sa ceinture. Dès lors, Napoléon en offrait un à l’Impératrice à chaque anniversaire de mariage, en souvenir de cette rencontre. La violette devint alors l’emblème impérial puis le signe de ralliement des bonapartistes durant les Cent-Jours. Dans le langage des fleurs, elle est le symbole de la pudeur, de l’humilité et de l’amour secret.

En parfumerie, seule la fleur de violette était au départ utilisée .Le parfum était alors extrait par enfleurage. Cependant, en raison d’un rendement à l’extraction faible, il est aujourd’hui devenu plus avantageux de reconstituer l’odeur de la fleur avec des produits de synthèse.

Photographie d’une fleur de violette (Viola odorata)

Les fleurs de violette sont donc désormais réservées à la confection de bouquet ou à la fabrication de confiseries telles que la violette de Toulouse, l’une des célèbres spécialités de la ville rose élaborée à partir de fleurs de violettes fraîches cristallisées dans le sucre.

Photographie des violettes de Toulouse (confiserie)

De nos jours, ce sont par conséquent les feuilles de violette qui sont désormais très prisée en parfumerie de prestige. En effet, l’absolue obtenue après extraction aux solvants volatils des fleurs de violette offre une note verte puissante et boisée qui délivre beaucoup de naturalité aux parfums (Ansel 2003). Cette absolue est cependant souvent décolorée car la couleur foncée est peu désirée pour la création de parfums. La feuille de violette affectionnant les climats chauds, elle est de ce fait principalement cultivée en Egypte et dans une moindre mesure, près de Grasse.

Photographie des feuilles de violette (Viola odorata)

Parmi les parfums contenant de l’absolue de feuilles de violette, il y a notamment Fahrenheit de Christian Dior (1988), For Him de Narciso Rodriguez (2007) ou encore Downtown de Calvin Klein (2013)

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