La petite Histoire du Parfum

« Un parfum est un objet intime, c’est le reflet de l’âme »

Emanuel Ungaro

Les parfums sont un réel voyage pour nos sens, ils nous transportent à travers le monde. Ce voyage peut nous mener jusqu’aux confins de la civilisation et de notre histoire. Partout autour de nous, dans l’air, sur chaque objet, sur chaque personne, sur chaque animal, sur chaque bloc de béton, sur chaque être vivant, si nous avions une vue autre que celle que nous possédons, nous pourrions voir une fine pellicule envelopper chaque chose sur Terre. Cette fine pellicule, nous l’appelons “odeur” ou “parfum”. Nous vivons dans un monde où l’odeur (le parfum) a une grande importance. Son usage par l’homme est très ancien remontant à la plus haute antiquité, il a depuis toujours embaumé notre univers quotidien. En effet, plus nous urbanisons, plus nous industrialisons, plus nous sommes obsédés par l’hygiène et plus nous faisons la chasse aux mauvaises odeurs. C’est ainsi que, tout autour de nous est parfumé.

Le parfum, ce mot évoque pour nous un monde fascinant et complexe, peuplé de matières premières d’exception, un monde où les odeurs, en plus de leur effet reconnu sur notre psychisme, ont un but avoué de séduction, d’affirmation de notre personnalité ou de notre humeur, et bien sûr de plaisir pour soi et pour les autres.

Histoire du parfum :

Depuis plus de quatre millénaires, le parfum nous accompagne et exprime nos désirs de séduction, nos rêves de mieux être et de bien vivre. Son histoire, passionnante, est celle des cultures du monde entier. D’abord chargé de transporter les prières jusqu’aux dieux, il prend peu à peu une très grande place dans la vie profane et devient instrument privilégié de séduction et de plaisir.

Du Proche-Orient où il est né, il est passé en Grèce et à Rome avant de gagner l’Asie grâce aux marchands d’aromates arabes. En Europe, c’est Venise, dans l’Italie de la Renaissance, qui orchestre le grand marché des parfums d’Orient, avant que la présence ne revienne à la France au XVIIIe siècle, lorsque Grasse est devenue la « capitale mondiale du parfum ».

Aujourd’hui, un nombre important de parfums naissent chaque année en France et autant aux Etats-Unis, luttant pour conquérir le cœur des femmes, pour contribuer à notre bien-être et à notre art de vivre. Parfums pour soi, parfums de la cuisine, parfums des lieux publics, multiples objets odoriférants, tous contribuent à rendre notre quotidien plus parfumé qu’il ne l’a jamais été.

Le parfum dans l’antiquité :

L’histoire du parfum commence avec la naissance de la vie urbaine. « Parfum » vient du latin per fumum qui signifie « à travers la fumée », car ce sont d’abord des aromates brûlés à l’intention des dieux et des ancêtres. Ces fumées purificatrices relient les humains aux divinités célestes, transmettent les prières et favorisent la bienveillance divine.

Déjà en Mésopotamie, on utilise d’importantes quantités de bois et de résines très odorants. Toutefois, de nombreux témoignages écrits et peints ont permis de mieux connaître les techniques de parfumerie des Egyptiens

Les parfums en Egypte :

Les Egyptiens, durant des siècles, ont montré une habileté extraordinaire dans l’art d’extraire des senteurs à partir des pétales et feuilles. S’ils ignorent la technique de la distillation, ils composent cependant d’admirables encens et capturent dans les graisses et huiles fines l’odeur de très nombreux aromates

C’est bien, avant tout, à une fonction sacrée des parfums et des aromates, offrandes destinées aux dieux, au souverain et aux morts. La fabrication même des parfums est étroitement liée à la religion. Si la formule du “kyphi”, à l’odeur florale et sucrée, est gravée en caractères hiéroglyphiques sur les murs du temple d’Edfou, c’est que les temples renfermaient dans leurs enceintes des laboratoires dont les parfumeurs étaient des prêtres. Les pratiques funéraires des anciens Egyptiens témoignent encore de l’extrême importance des parfums. En empêchant la putréfaction du défunt et en lui communiquant une bonne odeur, les rituels d’embaumement, longs et complexes, sont destinés à faire de lui un “Parfumé”, un dieu .

Tous ces merveilleux arômes préparés par ces « prêtres-parfumeurs » séduisent rapidement les profanes. Paré de ces vertus que lui confère son utilisation sacrée, le parfum est partout ; huiles et baumes parfumés deviennent pour tous les Egyptiens des biens indispensables, à tel point que les soldats reçoivent une ration de baume. Fait encore plus surprenant, sous le règne de Ramsès III, les artisans de la vallée des rois se soulèvent pour obtenir plus de nourriture et davantage d’onguents.

Les Egyptiens montrent aussi un extrême raffinement dans l’utilisation du parfum : sous le Nouvel Empire, à l’occasion des festivités, pour conserver la peau suffisamment huilée et odoriférante, les hommes et les femmes de la noblesse aussi bien que du peuple portant sur la tête des cônes de suif parfumé. Avec la chaleur, ces pains de graisse fondent lentement, libèrent une agréable odeur et laissent la peau et les cheveux imprégnés de ces senteurs délicieuses.

A l’origine, le parfum est conservé dans des récipients de terre cuite. Cependant, pour neutraliser les problèmes de porosité et parce que ces produits sont chers, les Egyptiens ont fabriqué des flacons en albâtre, en onyx ou en porphyre avant de créer, aux environs de 1500 avant J.-C., les premiers flacons de verre .

Les parfums en Grèce :

Dès le VIIe siècle avant J.-C., les parfums et les produits de beauté sont très populaires en Grèce. Hommes et femmes adoucissent leur peau avec des huiles parfumées et s’aspergent d’eaux aux herbes et aux fleurs.

Après sa conquête de l’Orient et de l’empire perse, vers 330 avant J.-C., Alexandre le Grand, subjugué par la magie des senteurs perses, introduit en Grèce des essences jusqu’alors inconnues : le Santal, la cannelle, la muscade ou le nard qui proviennent d’Inde, de Chine ou de Malaisie, ou même des extraits d’origine animale, musc, civette, castoreum ou ambre gris acheminés eux aussi par les caravanes. Bientôt, médecins, botanistes, alchimistes se passionnent pour toutes les plantes aromatiques grecques. Vertus antiseptiques, aphrodisiaques, stimulantes ou apaisantes, digestives : l’aromathérapie se sert de toutes les propriétés des molécules odorantes. Il est même conseillé de s’enduire les narines de parfums pour réjouir le cerveau.

Dans la vie quotidienne, les parfums sont source d’agrément lors des banquets, dans le bain, en massage, comme thérapie pour traiter la peau, préserver de l’ébriété ou soigner les muscles des athlètes. Les premières tentatives de distillation isolant l’essence des fleurs apparaissent, ce qui a donné naissance alors à des parfums floraux très délicats au lis, au Safran, ou au henné, et le fameux parfum de chypre aux fleurs de vigne ou iris.Dès cette période, grâce à la technique du verre soufflé développée en Syrie, les Grecs donnent à leurs flacons des formes très élaborées et pleines de charme .

Le parfum au moyen âge :

Le moyen âge est la continuation de l’utilisation antique des senteurs, la découverte de nouvelles plantes aromatiques (échanges avec l’orient, croisades), la redécouverte de la distillation et des huiles essentielles, la lutte contre de nombreuses infections .

A l’époque médiévale, la parfumerie connaît en Occident un recul certain. Depuis que Rome s’est écroulée, au Ve siècle après J.C., sous les coups des barbares, l’art du parfum s’est réfugié dans l’empire byzantin. De plus, à la suite des Pères de l’Eglise, l’usage profane des senteurs, symbole de la frivolité du monde païen, est condamné. Mais, au fur et à mesure que les croisés reviennent de leurs lointaines expéditions en Orient, ils en rapportent cosmétiques et senteurs (en particulier, l’eau de rose). On attribue aux Arabes, héritiers des connaissances antiques en la matière, un rôle déterminant dans l’évolution de la parfumerie grâce à la mise au point de l’alambic et du serpentin. Ces instruments permettent la distillation de l’alcool, technique qui ouvre la voie aux parfums modernes. Le premier produit parfumé à substrat alcoolique apparaît en Europe au XIV e siècle : c’est la célèbre “Eau de la Reine de Hongrie”, à base d’esprit de vin et de romarin. Considérée comme une véritable panacée, elle protège de tout, même de la peste. L’arrivée de ce fléau qui frappe la France de plein fouet en 1348 et décime en quelques années le quart de la population européenne favorisera un usage intensif des parfums. Soupçonnant l’eau d’ouvrir les pores de la peau à l’air pestilent, les médecins conseillent de recourir, pour se nettoyer, aux vertus purifiantes et protectrices des substances aromatiques. On les trouve sous des formes très diverses. Poudres, lotions, sirops, boîtes de senteurs, “oiselets de chypre” (pâte parfumée moulée en forme d’oiseau), sont censés faire barrage à la pénétration de l’air putride. L’accessoire le plus sophistiqué de cette aromathérapie est sans doute la pomme d’ambre. D’origine orientale, c’est une boule en or ou en argent, souvent incrustée de perles et de pierres précieuses. Elle contient, comme son nom l’indique, de l’ambre, substance parfumée provenant des concrétions intestinales du cachalot. Mais la pomme d’ambre, en raison de son prix, est réservée aux rois, aux princes et aux plus fortunés. Les personnes de condition plus modeste se contentent de pommes de senteurs garnies d’ingrédients moins rares (aloès, camphre, basilic, menthe sèche), ou même d’une simple éponge imbibée de vinaigre .

De la Renaissance au Grand siècle :

Le raffinement de la Venise de la Renaissance, premier centre commercial européen, apparaît dans le texte d’un observateur en voyage : « tout n’était que senteurs, gants, chaussures, chemises et mêmes pièces de monnaie ».

En 1533, Henri II, fils de François 1er, épouse Catherine de Médicis Noble florentine, elle développe l’usage du parfum et choisie la région de Grasse pour produire herbes et fleurs odoriférantes ; elle introduit aussi les gants de senteurs, au cuir très fin imprégné d’essences rares. Cette époque de floraison des arts est aussi celle où l’hygiène est demeurée inconnue et des parfums très violent. C’est à Versailles que l’on réalise le mieux ce recours aux substances parfumées. Dans ce lieu où règne l’étiquette la plus rigoureuse, le parfum se décline à toutes les heures, à travers tous les accessoires et sert d’évaluation du rang social.

Louis XIV, surnommé le « doux fleurant », est d’une sensibilité extrême aux odeurs et se fait composer « des notes » pour chaque jour de la semaine. Au palais, les parfums doivent protéger du « mauvais air ». On brûle donc dans les pièces de quantité de « cassolettes » pleines de produits odoriférants. Toutes les préparations aromatiques enrichies d’innombrables prélèvements d’animaux (poumon de renards, foie de loup, blanc de baleine…) sont créditées de vertus énergétiques, « hygiéniques » et thérapeutiques. Le parfumeur est donc un personnage très important : il porte, accroché à son habit, un échantillonnage complet d’essences, de poudres, de pommades parfumées, d’eaux de senteurs et de pastilles.

Les abus conduisant au rejet, Louis XIV à la fin de sa vie ne peut supporter aucun parfum, excepté l’odeur de la fleur d’oranger, amorçant ainsi le déclin des senteurs animalisées. La cour imite le roi. Ainsi s’annoncent de nouvelles attitudes olfactives. On aspire désormais au naturel, à la fraîcheur .

Le siècle parfumé :

Au XVIIIe siècle, la France domine le monde du parfum. Grasse confirme son titre et les premiers grands parfumeurs s’installent à Paris. Le parfum est omniprésent, à tel point que l’entourage de louis XV est qualifié de « cour parfumée ». On y change de fragrance chaque jour. Tout embaume, les perruques, les gants, le mouchoir, le corsage, l’éventail, l’eau de bains, sans oublier l’atmosphère des appartements où les très nombreux pots-pourris en porcelaine et brûle-parfums exhalent de délicieuses senteurs. Les femmes raffolent des pendentifs parfumés, des boîtes à bergamote ou «orangettes » (obtenues à Grasse avec l’écorce de bergamote) et des charmants petits flacons appelés « vinaigrettes », en porcelaine décorée, où elles mettent leurs « sels » à respirer dès que, emprisonnées dans leurs corsets, elles se sentent défaillir. En 1732, Giovanni Maria Farina crée la formule de « l’eau miraculeuse » qui deviendra « l’eau de Cologne » lorsque les troupes françaises cantonnées à Cologne pendant la guerre de sept ans rapportent cette « eau » admirable.

Plus tard, Marie-Antoinette relance la mode des senteurs champêtres et naturelles dont la diffusion va être arrêtée par la Révolution française. C’est une éclipse éphémère, car même s’il n’existe plus la même frénésie pour les essences fleuries, on se parfume encore à la guillotine ou à la nation .

Naissance de la parfumerie moderne :

L’avènement des produits de synthèse :

Avec l’essor de la chimie organique, dans la seconde partie du dix-neuvième siècle, le parfum se libère de ses origines naturelles en associant des odeurs artificielles aux matières odorantes traditionnelles et en développant des fragrances inédites. En 1868, le chimiste Perkin obtient, par voie synthétique, le principe odorant de la fève tonka, la coumarine. Ce produit chimique évoquant l’odeur du foin coupé est présent, pour la première fois, dans la fameuse “Fougère Royale” d’Houbigant, créée par Paul Parquet. C’est ensuite Reimer qui produit industriellement la vanilline, puis Baur qui réalise un musc artificiel. En 1898, Tiemann met au point le parfum artificiel de la violette, l’ionone. Le grand parfumeur François Coty y fera appel pour lancer, en 1905, “L’Origan”.

Les produits de synthèse, d’abord mal acceptés dans la parfumerie de luxe, car accusés d’être vulgaires et de défigurer les fragrances naturelles, s’imposent avec “Jicky”, créé en 1889, par Aimé Guerlain. Pour la première fois, la “dénaturation” causée par des produits de synthèse est accueillie en tant qu’expression artistique. Ces nouvelles molécules, aux odeurs parfois surprenantes, favorisent des créations qui se démarquent du réel. Contemporains de la peinture impressionniste qui ouvrira la voie à l’art abstrait, “Fougère royale” et “Jicky ” sont les précurseurs d’une parfumerie qui prétendra au siècle suivant “être l’art abstrait par excellence”.

L’alliance de la couture et de la parfumerie :

Au début du XXe siècle, les succès des parfums Coty, Guerlain, Houbigant, Roger & Gallet, Bourjois, Caron, Millot, confèrent à la parfumerie française une réputation internationale et encouragent les grands couturiers à se lancer dans ce domaine lucratif. En 1911, Paul Poiret est le premier à s’y risquer mais il ne parvient pas à imposer ses “Parfums de Rosine” dont la composition laisse à désirer. C’est véritablement le révolutionnaire n°5 de Gabrielle Chanel qui scelle l’union de la haute-couture et de la parfumerie. Cette réussite a ouvert la voie à de très nombreux couturiers .

L’influence du Marketing :

De 1905 à 1960, époque de l’apogée de la parfumerie française, les parfums sont le fait d’un petit nombre de compositeurs qui ont le temps et les moyens de créer des produits mondialement reconnus. Mais au début des années soixante-dix, sous l’emprise croissante du “marketing”, de nouvelles techniques de vente apparaissent, accordant beaucoup plus d’importance à la publicité et à la communication qu’au parfum proprement dit. La tendance étant de produire vite et beaucoup, de nombreux parfums sont des copies, voire même des copies de copies. Cette situation aurait abouti, selon le grand parfumeur Edmond Roudnitska, à une “cacophonie olfactive”, une baisse de la qualité des produits et à un déclin de la création .

Tendances actuelles :

Si, à l’heure actuelle, cette structure générale n’est pas remise en cause, plusieurs tendances atténuent l’uniformisation qu’elle pourrait engendrer. D’abord, certains créateurs ont occupé les “niches” laissées vacantes par les grandes maisons. Les créations “abstraites” coexistent avec le renouveau d’une parfumerie plus figurative qui puise dans des notes savoureuses ou

évocatrices de la modernité : figue, céréales, cacao, noisette, thé, fumée, métal, bitume etc… Par ailleurs, la parfumerie contemporaine redécouvre les vertus anciennement attribuées aux odeurs et cherche de nouveaux ancrages dans des thèmes comme le bien-être et la santé. Dans un environnement où l’on rencontre de plus en plus de stress, de nombreux produits “vitalisants”, “tonifiants”, “relaxants”, “purifiants”, “apaisants”, qui visent une action bénéfique sur le corps et l’esprit sont apparu sur le marché. Ainsi, la parfumerie d’aujourd’hui offre le spectacle d’un véritable foisonnement dont l’une des composantes marquantes est certainement la résurgence d’un riche patrimoine culturel longtemps négligé.

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