Le « Nez » :

On les appelle les “nez” parce que leur sens olfactif est le premier outil de leur

métier…mais les parfumeurs-créateurs sont bien plus qu’un simple organe.

Véritables musiciens des odeurs, ces artistes sont les inventeurs de génie des parfums éternels.

Aujourd’hui, ils sont rares les grands noms du parfum qui s’offrent encore le luxe d’un “nez” maison. Seuls Chanel, Guerlain et Jean Patou peuvent se vanter d’un tel privilège. Pour plus de facilité (et parfois par souci d’économie), toutes les autres grandes (et petites) marques font aujourd’hui appel à des laboratoires possédant un nez, chargé de réaliser des parfums à la demande, tous clients confondus. Ce qui ne retire rien à la qualité de leur production, mais ôte à la profession un peu de sa tradition.

Mais comment devient-on un nez ?

Témoignage de Jean Kerléo, parfumeur-créateur chez Jean Patou depuis 1967

Au départ, il faut d’abord de l’intérêt, puis de la passion pour ce monde des senteurs. L’apprentissage est long, ardu et ingrat. Il faut assimiler des centaines, puis des milliers d’odeurs qui, ne sentent pas toujours très bon !

Ensuite, deux autres facteurs décisifs interviennent pour la poursuite dans cette voie : la mémoire et l’imaginaire. Créer ses parfums est le plus dur de l’apprentissage…”. Et lorsqu’ils couchent ses compositions sur le papier, le nez a déjà le résultat en tête. Profession d’hommes jusqu’à ces dernières années, le métier de parfumeur se féminise aujourd’hui de manière fulgurante.

Germaine Cellier, pionnière des femmes-parfumeurs née début 1900 et créatrice, entre autre, du célèbre ” Vent vert ” de Balmain en 1945, peut être rassurée : la relève est en route !

Germaine Cellier.

Le métier de nez requiert-il une hygiène de vie particulière ? ” Il faut faire attention, dit Jean Kerléo. Personnellement, je ne fume pas, mais je connais un très grand parfumeur qui est également un très gros fumeur ! Il n’y pas de règles sinon d’être attentif à ses faiblesses. L’odorat est un sens fragile…nous

sommes comme des athlètes surentraînés. Le risque le plus courant est la rhinite

ou l’allergie. Mais il faut aussi se méfier : les remèdes trop draconiens sont parfois pires que le mal. ”

Est-ce à dire qu’un simple rhume est un véritable drame pour le parfumeur ? “Nous sommes comme tout le monde, nous en attrapons et durant quelques jours, nous ne sentons…rien ! C’est là qu’intervient la mémoire olfactive. Mais c’est pour moi courant d’y faire appel : vous savez je ne suis pas toujours au labo

quand j’ai une idée. Alors je prends des notes…et je vérifie quand le rhume est

passé. Cette perte provisoire de l’odorat n’est en fait pas très gênante.”

Un bref aperçu sur les dérivés du parfum :

On appelle généralement « parfum » une senteur agréable. Mais ce terme

générique recouvre bien des préparations parmi lesquelles on distingue aujourd’hui le parfum appelé également extrait ou essence, l’eau de parfum, l’eau de toilette, l’eau de Cologne et l’eau fraîche.

Le parfum (essence ou extrait) :

Il s’agit de la préparation la plus concentrée, elle présente un pourcentage d’extrait variant, selon les marques et les produits, entre 15 et 30%, dilué dans une solution d’alcool à 90°. C’est le produit le plus coûteux, mais quelques gouttes suffisent à imprégner la peau d’une fragrance durable et raffinée.

L’eau de parfum :

Elle présente une préparation moins concentrée, présentant un pourcentage d’extrait variant entre 10 et 15%, dilué dans une solution d’alcool à 90°. Elle se volatilise plus rapidement que le parfum.

L’eau de toilette :

Elle est réalisée à partir de la fragrance, elle présente toutefois une concentration plus faible (variant entre 5 et 10%, pour une dilution à alcool à

85°).

L’eau de Cologne :

Il s’agit d’une fragrance sobre, adaptée à la vie quotidienne et aux activités sportives. Elle présente un pourcentage d’extrait variant entre 3 et 5% (pour une dilution dans une solution d’alcool à 70 ou 80°).

L’eau fraîche :

Comme son nom l’indique, c’est une eau rafraîchissante, parfumée très légèrement de senteurs fruitées, bien adaptées à la vie en plein air et aux activités sportives. Beaucoup de marques la commercialisent sous le nom d’ « eau de sport ». Elle présente une concentration très faible (entre 1 et 3%), sa dilution est faite à l’alcool à 70 ou 80° mais il existe aussi de nombreuses eaux fraîches sans alcool.

Les familles de base :

Pour mieux les distinguer, les parfums sont répartis en familles : fleurie,

orientale, épicée, verte, boisée, etc. Tout devient plus simple dans le choix d’un

parfum quand on comprend que la senteur qui restera sur la peau n’est pas celle immédiatement exhalée par le flacon, mais la fragrance de « fond », qui se répandra de manière harmonieuse après quelques heures. Il faut toutefois distinguer avec précision cette fameuse senteur de « fond » et savoir la décrire clairement, afin d’exposer ses désirs à la personne chargée de vous aider dans votre recherche. Un parfum doux ou amer, fleuri ou acidulé, chaud ou frais, léger ou oriental, ou encore intense ? Dans un but de clarté, les parfumeurs, depuis quelques années, classent les senteurs par familles. Toutefois, il convient de rappeler qu’un parfum appartient généralement à plusieurs familles, harmonieusement mêlées. On compte généralement 2 ou 3 familles par senteur.

La famille des agrumes :

Ce sont la bergamote, le citron, l’orange, la mandarine, la lime et le pamplemousse.

La plupart des parfums masculins et des eaux fraîches relèvent de cette famille. La famille boisée :

Les parfums à base de vétiver, de genévrier, de cèdre, de patchouli et de santal

appartiennent à cette catégorie.

La famille fleurie :

Les senteurs peuvent être élaborée à partir d’une seule fleur ou d’un mélange de plusieurs. S’il s’agit d’un parfum fleuri masculin, le parfumeur y ajoute généralement quelques notes épicées.

La famille verte :

C’est l’une des familles les plus récentes, la mode des essences à base et des feuilles n’en étant qu’à ses débuts mais la jacinthe et l’essence galbanum font partie de cette famille.

La famille épicée :

Elle comprend un mélange de nombreuses épices, telles que la cannelle, le clou de girofle, le poivre, la marjolaine, le gingembre, etc.

La famille orientale :

Cette famille très ancienne, regroupe un grand nombre de senteurs asiatiques, les résines et certaines substances d’origine animale comme par exemple la civette, le castoréum et le musc.

La famille du cuir :

Dans cette famille, on retrouve l’essence de costus, le bouleau, l’angélique, et la mousse de chêne. Elle est utilisée tout particulièrement dans les parfums masculins.

La famille des aldéhydes :

Il s’agit de l’ensemble des substances synthétiques servant à développer les notes naturelles de fleurs.

La pyramide olfactive :

La pyramide olfactive définit la structure d’un parfum. Elle décrit les notes que

l’on sent au fur et à mesure de l’évolution du parfum dans le temps. Cette odeur évolue parce que le parfum contient des éléments plus ou moins légers, volatiles oui bien plus lourd et qui subsistent alors plus longtemps.

Note de tête : on la ressent en premier lieu. Les éléments qui la composent sont plutôt volatils, légers. Elle dure à partir du moment où l’on vaporise le parfum jusqu’à 2h après.

Les notes de tête sont plutôt très fraîches et vives, ce sont les plus intenses

mais les plus éphémères. Elles créent la première impression olfactive et sont donc déterminantes dans le choix d’un parfum.

Les matières premières utilisées pour cette notes, sont essentiellement des

notes hespéridés (citrons, oranges, bergamotes,…)

Note de cœur : elle commence dès que la senteur basique sera atténuée… elle peut durer de 2 à 4 heures suivant la senteur.

Les notes de cœur sont moins intenses mais plus tenaces. Elles sont le véritable cœur du parfum. Elles en font l’originalité, la signature olfactive.

Les matières premières sont le jasmin, le muguet, la violette, la rose, le magnolia,…

Note de fond : c’est la note de fond qui fait durer le parfum dans le temps et c’est sûr elle que vont s’appuyer les notes de têtes et de cœur. Elle peut durer jusqu’à 24 heures, voir même plusieurs jours, où ne subsistent que les éléments les plus lourds. Les notes de fond ne sont pas très intenses mais très tenaces. Leur présence quasi permanente induit ou non la fidélité à un parfum. Par exemple : le plaisir que l’on ressent quand on remet un foulard qui a toujours l’odeur d’une senteur mise la veille.

Les matières premières utilisées pour cette note sont les épices (cannelle, clou de girofle, noix de muscade, safran,…), les bois (santal, cèdre,…), les notes orientales (vanille, ambre), gourmandes (caramel, chocolat, café,…), musquées (muscs blanc) et cuivrées (bouleau, cuir de Russie).

Les parfums sont-ils dangereux pour la santé ?

Les parfums sont très allergènes. Ils provoquent des pathologies fréquentes

mais bénignes. Les patients allergiques à un parfum consultent rarement à ce sujet car ils ont 2 solutions :

– parfumer leurs habits

– ou changer de parfum

Les industriels du parfum sont désormais obligés d’indiquer la liste des principales molécules allergisantes sur l’étiquette. Il est donc très facile au patient de choisir un parfum dénué de l’allergène en cause.

Pour les parfums, la bonne odeur à néanmoins un revers : la nette progression des allergies à ces composés. La proportion des personnes souffrant d’eczéma dû aux parfums serait passée de 5 à 11% en une dizaine d’années. Face à ce phénomène, les spécialistes ont demandé à la Commission européenne que tous les ingrédients des parfums figurent sur les emballages. Mais cette demande s’oppose au veto des fabricants qui veulent garder leurs secrets de fabrication et à la difficulté de faire figurer entre 20 à 400 composés pour les parfums « haute couture ». Trouver la coupable devient ainsi un véritable casse-tête !

D’après une certaine enquête sérieuse, ce ne sont pas les parfums en tant que tels qui poseraient problème, mais certains composés synthétiques que l’on

trouve dans la plupart d’entre eux. L’étude a porté sur la composition chimique de

36 marques d’eaux de toilettes et d’eaux de parfums.

Le laboratoire a confirmé la présence, dans presque tous les échantillons testés, de phtalates, d’alkyl phénols et de muscs de synthèses. Ces substances sont dangereuses ou potentiellement dangereuses pour la santé humaine.

Les phtalates (interdit dans les jouets depuis 1999) sont classés toxiques pour la reproduction d’après des expériences menées sur des rongeurs. De plus cela provoque des troubles du développement des testicules et perturbe les

hormones du foie. Les alkyl phénols sont incorporés comme agents émulsifiants

dans les cosmétiques.

Des études ont montré que le musc synthétique qui s’accumule dans le sang et dans le lait maternel est capable (soit directement, soit après métabolisation) d’interférer avec le système hormonal chez les mammifères.

Après la lutte antitabac, la lutte anti parfum…

Selon une association au Canada, le parfum qu’il soit de bonne ou de mauvaise

qualité, les produits chimiques qu’il contient peuvent causer des problèmes de santé pour les personnes qui vous entourent. Cette sensibilité aux odeurs fortes se traduit souvent par des maux de tête et des migraines, de même que par une irritation des yeux, du nez ou de la gorge. Les parfums seraient également une menace pour les personnes qui souffrent d’asthme ou d’autres maladies respiratoires chroniques.

Les dermatites dues aux parfums : aspects cliniques :

En Europe, il est estimé que la population sensibilisée aux « fragrance mix »

serait de l’ordre de 0.5 à 5.8 % avec une prévalence plus forte chez les femmes et chez les sujets de plus de 65 ans, tandis que les enfants de moins de 3 ans seraient plus épargnés.

Les localisations préférentielles des dermatites aux parfums sont : le visage, le

cou, les oreilles ou les aisselles avec parfois des localisations péribuccales signant la réaction aux dentifrices, épices et aromates. Les localisations manuelles sont davantage issues de pathologies professionnelles liées à l’usage de produits de ménage parfumés.

Eczéma de contact.

Dermatites de parfums : cette dermatite est due à une interaction entre la lumière solaire et l’huile de bergamote qui entre dans la composition de nombreux parfums.

Dermatites des parfums : elle est

due à l’interaction des psoralènes

contenus dans certains parfums et eaux de toilettes avec les rayons ultraviolets. Il est très rare d’observer les lésions en phase inflammatoire. Cette patiente s’était aspergée l’abdomen d’eau de Cologne pendant un bain de soleil.

Tests épicutanés : une batterie de tests comprenant des allergènes les plus communs et ceux spécifiquement chez la patiente est appliquée sur le dos

pendant 48 heures. On voit ici 2

réactions positives à la levée du pansement.

Les signes cliniques de la maladie sont variés. Ils vont du simple prurit l’eczéma allergique en passant par les plaques, des aspects psoriasiques, voire des pigmentations ou dépigmentation locales.

Les parfums respirés se répandent en effet dans l’ensemble de l’organisme et se fixent dans les tissus adipeux et les graisses du sang et peuvent donc avoir des effets généraux. L’exemple du mal de crâne provoqué par la senteur de certaines fleurs de parfums capiteux et lourds démontre cette influence sur la circulation cérébrale.

Aspects chimiques des allergies aux parfums.

Les parfumeurs travaillent avec une base de plus de 3500 molécules odorantes. Elles peuvent être naturelles ou synthétiques et d’allergénicité également très variables.

Au-delà de ces allergènes de contact s’ajoute une susceptibilité individuelle liée à notre capacité à dégrader, modifier, métaboliser ces substances. La limitation de l’allergénicité d’un parfum relève donc de précautions diverses : à la source mais aussi dans la conservation de la substance qui se modifie à l’air, à la chaleur, à la lumière.

La vie d’un grand parfumeur : GUERLAIN :

Dans ces deux syllabes, Guerlain, se trouve concentrée toute l’histoire de la parfumerie française. Depuis le Second Empire en passant par la Belle Epoque, les Années folles puis l’après-guerre, cinq générations de parfumeurs se sont succédé dans la famille Guerlain, fondée par Pierre François Pascal en 1828.

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Première usine Guerlain en 1828 situé à l’Etoile à Paris.

Fils d’un simple potier originaire de la Somme ouvre boutique sous une enseigne de parfumeur vinaigrier. Objet de délices, mais suspect de délits, le parfum alors n’est pas en odeur de sainteté. Seules sont tolérées les eaux florales,

virginales. Le parfum ne doit pas toucher le corps, mais seulement imprégner des

objets familiers tels que l’éventail, le mouchoir ou le gant… .Dans une petite fabrique, il formule des compositions étonnamment personnelles. Il commence à se faire un nom. Il ensorcelle les salons.

Son bouquet Esterhazy fait fureur : fleur d’oranger, rose triple, vétiver et vanille. Il fit également des crèmes pour blanchir le teint l’Eau de perles et des préparations thermales comme le Bain rafraîchissant aux Quatre semences. En

1842, il devient le fournisseur le plus couru de la capitale. En 1843, il reçoit un brevet de fournisseur de sa Majesté la reine des Belges. Sur sa liste de commandes, les noms du prince de Galles, du Tsar Ferdinand de Bulgarie, de la reine Victoria et de l’impératrice Eugénie. C’est à cette dernière qu’en 1853, année de son mariage avec Napoléon III, il dédie l’Eau de Cologne impériale. Il fait d’ailleurs toujours partie des best-sellers de la maison. Il devient le fournisseur exclusif de la cour. Les créations se succèdent à un rythme que la mort du père fondateur, en 1864 n’affaiblit guère. Son fils aîné, Aimé, s’installe aussitôt devant l’orgue à parfums, bien décidé à faire œuvre nouvelle. En 1868, Perkin découvre la coumarine, une note isolée de la fève tonka. En 1876, Georges de Laire réussit à fabriquer la « vanilline » non pas à partir de gousses de vanille, mais en utilisant un dérivé de sève de conifère. Un nouveau solvant apparaît,

« l’éther sulfurique », qui ne bout qu’à 30° et permet de restituer très fidèlement l’odeur de la fleur. Le modeste artisan devient un manipulateur de pulsions !

En 1889, inauguration de la Tour Eiffel, Aimé Guerlain innove, improvise par Jicky : vanilline, coumarine, linalol (C10H18O), extrait d’essence de bois de rose : l’alchimie inédite d’une note farouchement moderne. Au tournant du siècle, les ambitions bourgeoises s’imposent. L’aristocratie sombre. L’amour se monnaye en diamants. Suprématie de l’apparence. Triomphe des actrices. Sarah Bernhardt compte parmi les meilleures clientes de Guerlain, dépensant des fortunes en parfums. Successeur d’Aimé, Jacques honore les commandes personnelles de Sissi, très attachée à son eau de verveine ainsi que celles du roi d’Espagne, fou de son Eau hégémonienne, tout en multipliant les créations, à raison de deux ou trois nouveautés par an. En 1904, il signe ainsi Mouchoir de Monsieur, futur parfum fétiche de Jean-Claude Brialy, puis, en 1906, sorti Après Ondée, note d’aubépine appuyée d’orchidée, d’iris et de musc. Il aime le silence de son laboratoire où personne ne peut pénétrer. Autre lieu de secret, son jardin, dont

Jean-Paul Guerlain conserve un souvenir ébloui : « Je n’oublierai jamais le parfum

des pivoines ou des lys du jardin de mon grand-père. Ni celui du chèvrefeuille grimpant ». Le beau parfum n’est-il pas, pour lui, celui dont l’odeur correspond à un rêve initial ? L’Heure Bleue jaillit ainsi du souvenir d’une promenade qu’il aimait faire au crépuscule, lorsque le jour n’a pas encore cédé à la nuit et que le bleu du ciel atteint son insondable profondeur. Hommage appuyé aux impressionnistes, cette caresse de santal adoucie d’iris, d’héliotrope et de vanille, née en 1912 symbolisera, durant la Grande Guerre, la saveur délicieuse d’un bonheur perdu… . A partir de 1918, les créations se succèdent. Liu, Djedi, Kadine, Jasmirlda,… . L’orientalisme cher aux couturiers jette partout sa trace

pour s’accomplir, en 1919 dans Mitsouko, inspiré du nom d’une héroïne d’un roman,

à l’opulente note pêche, chef de file des chyprés fruités. L’ouverture d’une nouvelle boutique des Champs-Elysées, temple de la beauté où se trouve tout ce qui accompagne, rehausse et prolonge la séduction. Vers 1925 se joue le destin de Shalimar. Le parfum est né par hasard, ou presque. Jacques Guerlain aurait versé un échantillon de vanilline tout entier dans un flacon de Jicky. Juste pour voir… . Le résultat surprend. Jacques associe cette création spontanée aux

splendeurs de Shalimar, des jardins qu’un sultan indien fit composer en hommage à l’une de ses femmes disparue. Ensuite la tentation devient nuage : la Shalimar powder disponible en cinq nuances. En 1933, Vol de Nuit parvient à lui voler la vedette. Conçu en double hommage à l’aviateur Antoine Saint-Exupéry ainsi qu’à la compagnie Air France lancée cette année là.

En 1938, Guerlain ouvre son premier salon de beauté. On y savoure des massages, des soins du visage régénérant avec pulvérisation, application d’huiles et pose de masques « miracles ». On est Guerlain d’une génération à l’autre. Cette aura de luxe qui la nimbe, ne tient pas seulement à l’éclat légendaire de ses parfums mais à l’assurance toujours donnée, dans l’idéal de raffinement et de délicatesse qui définit la maison, d’une sorte de temps suspendu, d’une grâce accordée aux années qui s’écoulent. Le « style Guerlain » des dernières décennies ce sont

surtout Vétiver en 1959, Chant d’Arômes en 1962, Habit rouge en 1964, Chamade en 1969, Nahéma en 1979, Jardins de Bagatelle en 1983. Jusqu’à Samsara en

1989. Il est considéré comme le successeur de Shalimar, dont ses notes

balsamiques portent l’envoûtant écho. Depuis le début des années 80, la création des produits de beauté s’est nettement accéléré avec des lignes de soin comme par exemple Issima, Evolution, Odélys ou encore des lignes de maquillage comme Matéorites, Terracotta et l’Or de Guerlain.

Etre Guerlain aujourd’hui, c’est rester fidèle à ces matières premières naturelles qui font les vraies sillages, parcourir le monde à la recherche de nouvelle traces olfactives, affirmer des fragrances qui parlent d’abord aux sens et au cœur. En

1994, Guerlain crée petit Guerlain, premier parfum destiné aux enfants. C’est

aussi avoir la grâce de créer des parfums pour une seule saison, en édition limitée : Guerlinade, Muguet, Aqua Allegoria,… . Faire de chaque nouveau soin, de chaque ligne de maquillage, une nouvelle fête intime où l’être se réconcilie avec le paraître. La recherche du parfum ne suit pas d’autre voie que celle de l’obsession. Guerlain aiguise avec trouble l’obsession renouvelé car sans cesse inapaisée. Afin que pour longtemps encore, ce nom enfièvre la peau, comble les sens, caresse les lèvres comme un serment, un aveu : Guerlain.

Jean-Paul Guerlain

                

Un bref aperçu sur une région historique pour le parfum : GRASSE :

L’origine de cette industrie est plusieurs fois séculaire. La tannerie fut la

première activité qui marqua Grasse et ses habitants. L’abondance des sources,

une forte dénivellation de terrain, le développement d’un vaste système de canaux à ciel ouvert, favorisèrent l’implantation des infrastructures nécessaires au tannage des cuirs. Cette industrie peaussière fut dirigée par une cinquantaine de familles, un véritable système de castes où s’enchevêtrèrent liens familiaux

et intérêts financiers, artisanat et banques privées. Le tan, habituellement utilisé pour traiter les cuirs, n’était pas en usage à Grasse. Les tanneurs grassois préféraient employer des méthodes bien à eux ; le lentisque et le myrte étaient récoltés à cette fin. La poudre de myrte donna aux cuirs grassois une couleur verte qui les caractérisa longtemps. A Marseille, quelques couturiers natifs de Grasse favorisèrent, entre leur région et les autres pays, un important

commerce maritime d’huiles, de fleurs exotiques, de produits tropicaux.

Drôles de peaux :

Le début du XVIe vit l’essor d’un nouveau marché : les « peaux de senteur ». Cette mode, venue d’Espagne et d’Italie, voulait qu’on enduisît d’huiles ou de graisses parfumées les gants, les gilets, les pourpoints, les souliers, les ceintures et même les coffrets. C’est ainsi qu’à Grasse apparurent les premiers « gantiers- parfumeurs ». Une étroite collaboration naquit entre les producteurs locaux qui distillaient eux-mêmes les essences des plantes qu’ils récoltaient et les gantiers- parfumeurs qui rachetaient la presque totalité de ces essences. Cette interdépendance entre agriculture et industrie grassoises ne cessera plus. En fonction des besoins des peausseries, on mit en culture certaines espèces du

cru : le myrte, le lentisque pistachier et, bien sûr, les lavandes. L’oranger sauvage, venu d’Italie, le cassier importé d’Afrique et, au milieu du XVIIe siècle, le jasmin des Indes, la rose parfumée (plus petite et plus odorante que la rose de jardin) et la tubéreuse complétèrent le paysage champêtre de Grasse. A la fin du XVIe siècle, une première distillerie ainsi qu’un laboratoire d’alchimie furent crées à la demande de Catherine de Médicis. Leur tâche était la composition de parfums et de liqueurs parfumées semble avoir pour origine l’habitude qu’avaient les paysans et les montagnards de se servir de leur alambic aussi bien pour extraire les essences que confectionner leur eau-de-vie. A la moitié du XVIIIe siècle, la désaffection de la clientèle pour les peaux de senteurs et les gants parfumés incitèrent les gantiers-parfumeurs à se concentrer sur la confection

de parfums. Si les dernières tanneries subsistèrent jusqu’au règne de Charles X

(1824-1830), la parfumerie les avait supplantées depuis longtemps et occupait la première place économique à Grasse. Le XVIIIe siècle vit s’accroître de manière considérable l’influence de cette ville en France : sous Louis XV et Louis XVI

s’ouvrirent à Paris quelques boutiques de parfums dont les patrons étaient grassois. Des poudres et des pâtes parfumées ainsi que des bonbons à l’orange firent le bonheur de la Cour de France ; le parfumeur Fargeon devint fournisseur de Marie-Antoinette. Ce succès renforça considérablement l’industrie grassoise. Elle put alors compter sur un puissant appareil bancaire tant privé que national. Elle se diversifia encore plus : le commerce du tabac à priser qu’on parfume de néroli ou de cédrat, les savons à l’iris et à la rose et toute une série d’activités annexes comme la fabrication de flacons, pots, cornues et faïences…

A la conquête du monde :

Dès le Directoire, de nouveaux noms vinrent s’ajouter à la liste des industriels grassois. Les entreprises les plus florissantes étaient alors Fargeon et Laugier qui produisaient des liqueurs, des pâtes, des dragées. Ils étaient à la fois distillateurs et confiseurs. En 1845, Grasse employait spécifiquement pour sa parfumerie 350 ouvriers, produisait 10 000 hectolitres d’eau de fleur d’oranger,

4000kg de pommades aromatiques, 180 000 savonnettes et la valeur des

essences rares atteignait des sommes vertigineuses. Au XIXe siècle, l’industrie grassoise se lança sur les marchés européens, américains et orientaux. De nouvelles méthodes de fabrication et le développement des ateliers vers la périphérie de la ville accrurent les possibilités de production. De nos jours, hélas, les lois du marché ont eu raison du secteur des cultures locales : si les sociétés ont su se convertir progressivement en multinationales, leurs intérêts les ont poussées à préférer les matières premières des pays concurrents, produits à moindre frais, au détriment de leurs propres cultures.

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