L’odeur personnelle qui se déploie invite à la rencontre et aspire à l’accord.

Avant d’être une rencontre avec l’autre, un parfum est néanmoins une rencontre avec soi. Le côté communicatione1 ne peut toutefois intervenir sans le premier. Pour séduire l’autre il faut d’abord se séduire soi-même. Avant de communiquer avec les autres, il est essentiel de communiquer avec soi. Le parfum, est une source de bien-être et de satisfaction profonds. L’hommage que l’on se fait se répercute et diffuse. Une sorte de fête personnelle, avec ce que l’on détient de plus immédiat et de plus intérieur. Ce bien-être relève de l’action bénéfique du parfum, une association magique ressortant du contact immédiat avec soi-même. Avant qu’il ne devienne porteur de communication et de messages, le parfum est d’abord « code de soi ». S’il est vrai que le parfum touche la relation avec l’autre, il est tout aussi vrai qu’il faut d’abord qu’il fortifie la spécificité d’une femme. Quand le parfum établit le rapport à soi, il peut aussi le faire avec l’entourage. Un parfum se fonde avec soi mais renoue avec l’autre. C’est souvent à travers lui que l’on approche autrui. Si les êtres humains se dévoilent et fraternisent autour d’un repas, en présence d’une nourriture conviviale, ils se découvrent aussi par le parfum. Une connaissance de l’autre commence fréquemment en parlant de son parfum. Il est ainsi un message social puissant.

Féminin, masculin

Tout choix esthétique est un message social. Avec le parfum, on trace notre territoire, on le défend, et on le protège. Il ne sera disponible que dans le contexte d’une correspondance volontaire. Nous enveloppant d’une aura, le parfum éclaire la communication avec autrui. Proximité, intimité, sensualité. Le parfum anime la suggestion, active la rencontre et le désir. Source de trouble, les senteurs chamelles parlent de peau à peau. Par le parfum, on cherche à sublimer sa propre odeur afin de captiver l’autre et d’illuminer le rapport avec lui. La peau, particulièrement douée pour le parfum, devient le théâtre du désir. Créant un dialogue, le parfum entretient l’imaginaire olfactif personnel et social : pour s’aimer et se faire aimer. Porteur de désir, il incarne la rêverie. Le désir de l’odeur de l’autre est une sorte de désir de contagion pour s’approprier de l’odeur aimée. Se propageant à l’autre, l’amour odorant rend l’odeur de l’autre disponible et accessible au don. La présence du parfum sur la peau devient son repère. En le recevant, il l’a singularise. Le parfum est l’art d’aimer la peau.

Le rapport entre le parfum et la sensualité, voire la sexualité, a été longuement souligné. Dans son essai sur les mythes aromatiques grecs D’Etienne analyse les fonctions des aromates. Ces dernières lient le proche et le lointain et le haut et le bas. L’encens et la myrrhe associent le monde des hommes à celui des dieux. Leur fumigation est à la base du sacrifice grec. Ces fumigations représentent « un type de sacrifice où des super-nourritures établissent entre les hommes et les dieux une authentique commensalité ». (1972:95). Les aromates et la myrrhe reviennent aux dieux mais sont aussi une pièce centrale dans le mariage comme parfums et remplissent une fonction érotique. Elles sont protégées par la puissance du feu(1972:117) »…les aromates, réservés à des fins érotiques, permettent d’unir des êtres normalement disjoints, de les conjoindre par la puissance de leur parfum »(1972:118). Dans le mariage, toutefois, les parfums ont une fonction dangereuse.  » Si on les laisse envahir tout le champ de l’union conjugale… le mariage se détruit, non pas par dépassement mais par perversion. Il y a donc, pour les aromates, quand on passe du sacrifice au mariage, inversion de sens et changement de valeur ( Vernant dans Detienne 1972:XXVII). Le bon usage des aromates est celui du sacrifice et le mauvais usage celui de la séduction. « La raison est que les parfums, dès lors qu’ils sont principalement utilisés à des fins érotiques, se trouvent détournés de leur vocation culturelle et religieuse, (1972:XXXIV). Si la fonction érotique du parfum a été particulièrement suivie, le rapport entre les émanations corporelles et la sexualité l’a été aussi. Ainsi selon Galopin : « L’union la plus pure qui puisse être contractée entre un homme et une femme est celle engendrée par l’olfaction et sanctionnée par l’assimilation ordinaire dans le cerveau de molécules animées produites par la sécrétion et l’évaporation de deux corps en contact et en sympathie (Galopin 1886:157, cité dans Le Guérer 33). A Tunis, les époux se parfument en brûlant une racine, la sarghine, afin de nuancer leurs émanations sexuelles et sublimer l’amour :  » La fumée de la sarghine a pour propriété de neutraliser les principes qui, dans l’odeur des sexes et surtout du sexe féminin, sont de nature à provoquer l’éloignement ou à s’opposer à la pleine expression du désir. Ainsi, les tiédeurs du lit ne portent plus vers les narines que les émanations les plus légères, et panni les éthers que distillent les chairs, la portion à la fois la moins brutale et la plus provocante » (Gobert 1961:61).

Le parfum est une identité. Il établit une distinction au sein du couple afin de mieux communiquer. Certains hommes ne se parfument que très rarement, la femme étant généralement dans le couple, l’élément odorant. Afin de ne pas voir leur parfum subtilisé par le parfum féminin, certains hommes préfèrent s’en abstenir. D’autres n’aiment pas se parfumer; pour eux, le parfum est surtout pour la femme : « il est un instrument d’esthétique, de sensualité, de séduction » . L’image de la femme est ainsi une femme parfumée. « Le parfum est le cadeau intime de mon mari à la Saint­ Sylvestre et à l’anniversaire de mariage ; chaque année il change de parfums, jamais de bijoux, toujours des parfums, un geste qu’il accompagne de fleurs ». A chaque parfum, une femme, un phantasme et un rêve assouvis. D’autres encore ne portent que des eaux de rasage, qui après avoir rempli leur fonction, se dissipent rapidement. La virilité de l’homme s’accommode d’une odeur évanescente, non apparentée aux fragrances féminines. Pour d’autres, le parfum n’est pas porteur d’identité. Ils portent ce que les femmes leur proposent, dans une sorte de partage des compétences. Depuis les années 30 les créations masculines sont de plus en plus nombreuses. Les hommes prennent de plus en plus plaisir à sentir des échantillons, à acheter eux-mêmes leur parfum et surveillent l’impact de leur odeur.

Les hommes dont les femmes sont fidèles à un parfum depuis longtemps ne se parfument généralement pas. Ils équilibrent ainsi un rapport trop passionnel avec un parfum. Dans certains cas, le parfum fait ressortir les contradictions au sein du couple. Ainsi par exemple, un couple a été en crise et une femme en tourmente car « son » parfum, résultat d’un long travail de recherche, et qu’elle portait depuis vingt ans a été approprié par son mari. L’attachement à son parfum a rendu ce dernier jaloux : en le lui prenant, en en faisant son propre parfum, il pensait apaiser sa jalousie. En fait, il fragilisait leur relation. S’il est vrai que l’on peut se fatiguer d’un parfum que l’on porte depuis longtemps, et que l’on en adopte un, pour une pause, le remplacer reste toutefois difficile : c’est renoncer un peu à soi en quelque sorte. D’où le trouble qui agite cette femme depuis qu’elle est privée du sien. C’est presque un doute qui l’assaillit:

« Est-ce tolérable de continuer à sentir mon parfum, à l’avoir autour de moi, sur quelqu’un d’autre, qui vit avec moi ? » Contrainte d’abandonner son parfum, elle ne serait rassurée qu’une fois une autre recherche aboutie.

Dans un couple, le parfum sert, tout au moins à distinguer l’homme et la femme, à créer une conjugaison, un dialogue, ou une confrontation. Il contribue à communiquer plutôt qu’à uniformiser. S’il est vrai qu’un même parfum change d’une personne à une autre, toujours est-il qu’il y a des manières différentes de vivre un parfum et de le faire vivre ; le parfum remplit une fonction symbolique et répond à un ordre symbolique déterminé qu’il est utile de préserver.

Le parfum : une histoire de famille

Le parfum est une histoire de famille. Il évoque des souvenirs, éveille le passé, et est étroitement associé à une mémoire historique personnelle. Le parfum, les odeurs culinaires, imprègnent une maison lui conférant une odeur familiale. L’odeur du foyer ainsi que et les habitudes olfactives familiales participent sans doute, à créer une forte structure affective, une stabilité et une permanence.

Enfance marquée par des armoires de lin parfumé de patchouli ou de lavande, espace personnel et familial protégé, synonyme d’harmonie et de discrétion. Assiettes de jasmin, de gardénia ou de roses posées dans les chambres à coucher ou les salles de séjour, colliers et bracelets de jasmin autant de gestes qu’une mère transmet à ses enfants. Le parfum c’est la cellule familiale au complet. Son choix relève parfois de l’enfance et des premières empreintes de la mémoire olfactive. Les odeurs du fleuri du jardin d’une grand-mère ont peut-être conditionné le goût d’une femme pour le fleuri. Une autre senteur rappellera la joue d’un père parfumée après le rasage. Voulant la faire revivre, sa fille se tournera vers les tonalités proches. Les odeurs de l’herbe coupée des sous-bois, de la terre sèche mouillée par la pluie, l’odeur de l’après pluie conditionnent un goût pour les parfums boisés ; les odeurs des pâtisseries et du chocolat noir pour les parfums vanillés . Par ailleurs, pour reconnaître l’odeur maternelle de l’odeur paternelle une jeune femme hume les oreillers des parents. « Je découvre leurs odeurs par les senteurs des oreillers ».

L’historique personnel odorant n’est pas uniquement composé de « bonnes odeurs », mais aussi de celles qui le sont moins. Une mauvaise odeur c’est la sueur dont on a « horreur » qui conditionne tout un apprentissage aux enfants. Certaines odeurs culinaires, comme la friture qui « laisse une odeur persistante dans les cheveux et les habits » ou les odeurs de l’œuf et du poisson ainsi que le sang d’une viande sont particulièrement remarquées. La sensibilité à ces odeurs nécessite une gestion familiale quotidienne : cuire sous une hotte, aérer la cuisine pendant et après pour éliminer les odeurs qui s’accrochent. Légères et tenaces quand on pénètre un appartement, elles se transforment en odeurs déplaisantes quand elles dénaturent. Pour purifier l’air, on roussit un oignon, on accroche une orange piquée de clous de girofle, et on désinfecte à l’eau de Javel. Et pour certaines, s’abstenir de consommer certains fromages pour préserver son espace : « Je crains aussi le fromage de vache quand il devient crémeux ; quand un fromage coule je ne le mange pas car son odeur s’amplifie, s’il reste pâteux c’est acceptable ». Ces liaisons crémeux/mauvaise odeur et pâteux/odeur acceptable, conditionne la formation d’habitudes alimentaires familiales particulières. Par ailleurs, la sensibilité aux odeurs se remarque au sein de la famille dans l’emploi d’un vocabulaire fort : les odeurs que l’on n’aime pas sont « écœurantes, affolantes, horribles, atroces ». Les parfums que l’on n’aime pas provoquent des réactions fortes, en sortant par exemple d’une boulangerie, en descendant d’un autobus, ou en changeant de place dans le cinéma. Un collectif odorant est ainsi transmis à travers une sensibilité familiale particulière. A un autre niveau, le parfum extériorise des rapports avec les enfants. La perception de l’odeur de l’autre et le fait de rattacher ce dernier à une odeur spécifique se fait grâce au parfum. Comme l’explique Jaubert: « L’odorat fonctionne essentiellement en coopération étroite avec la mémoire sous sa forme associative. C’est dans cette mémoire que l’on trouve les informations servant à interpréter les sensations olfactives. Ces associations semblent relever des registres suivants, un lieu, une personne, un objet, des circonstances « (1990:93).

Le parfum qu’une femme continue à porter depuis vingt ans, été comme hiver, reflète le rapport qu’elle a avec ses deux filles, beaucoup plus qu’avec les hommes. L’odeur d’un parfum spécifique est, dans ce cas, exclusivement associée avec une personne. A lui offrir le même parfum, une fille cadette tenait sa mère en une sorte de captivité afin de lui préserver une image et une seule, celle de la mère. Elle contrôla ainsi son rapport à elle à travers le parfum. L’aînée ne perpétua pas le souvenir odorant. Elle ne lui offre jamais ce parfum. Par ailleurs, elle neutralisa ce rapport, en utilisant une dizaine de parfums. Pour les deux filles le parfum maternel est un souvenir d’enfance très présent. Divorcée, la mère, perpétuait sa présence dans l’absence, par l’usage du même parfum. Il constituait un repère : arrivée avant elles à la maison, elle laissait son parfum dans l’ascenseur ; rentrant de l’école, les filles retrouvaient l’odeur maternelle et se rassuraient : « Elle est là » . Le parfum est ici synonyme de présence et de bonheur.

Moins en sécurité, la fille cadette offre continuellement le même parfum à sa mère, deux fois par an, à Noël et à son anniversaire. Elle ne lui a jamais offert autre chose: l’image qu’elle recherchait est celle de la mère. L’acte d’offrir reste enveloppé de secret quoiqu’elles savent toutes les deux que c’est un produit de la même senteur (parfum, eau de toilette, vaporisateur, déodorant, savon). Pour cette fille, le parfum est une façon de revenir à son enfance afin de recréer la présence maternelle, restée incomplète pour elle. La femme, c’est la mère ; la femme ne s’accomplit que dans la maternité et par ses enfants.

Le parfum de la mère constitue un souvenir heureux de l’enfance de la fille, une stabilité après le divorce des parents. « Ayant besoin de sentir quelque chose qui n’évolue pas trop, le parfum est parfait car il constitue une bonne façon de ne pas évoluer » dit la mère. Elle n’a jamais changé de parfum afin de projeter et nourrir cette image et négliger celle de la femme. « Elle ne fait pas d’erreur de cadeau, ce que je préfère c’est le parfum. Je ne veux pas que cela change ce parfum c’est sa stabilité, sa sécurité ».

Ce parfum, la mère l’aime: « il me va bien ». Elle en a essayé un autre, un peu de temps celui de sa marraine qu’elle admirait et en qui elle voulait s’identifier. « Je l’ai abandonné car on ne me disait pas que je sentais bon ; mais avec l’autre je sentais bon; Si je sens bon, je suis séduisante ». La mère récupérait ainsi le parfum maternel et le transformait en parfum sensuel.

La fille a essayé de porter ce parfum. Son mari a fermement refusé. Retrouve­ t-il sa belle-mère ? Il préfère sa femme différente, et exige ainsi que le parfum serve de démarqueur. Récemment, et de temps en temps, la fille offre à sa mère des bagues et des colliers : elle introduit petit à petit l’élément femme dans le rapport à sa mère. Cet éloignement partiel du parfum, tout en devenant un acte de maturité, est un acte de solidarité, pour la rendre attirante par un homme et accepter le côté femme de la mère. Dans cet exemple, la fusion entre un parfum et une personne permet l’identification directe sans intermédiaire de la parole. On ne peut rien cacher avec le parfum. Silencieux, le parfum porte un système de codes dont la lecture règle des rapports personnels, familiaux et sociaux.

 

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